Doc’Door, une déresponsabilisation des universités ?

deresponsabilisation

Il s’agit de réfléchir dans ce petit article sur la question de la déresponsabilisation des universités qui pourrait être la conséquence de la création d’une maison du doctorat.

Une critique est revenue à plusieurs reprises que ce soit sur internet, dans des rencontres informelles, à l’atelier de Pascale Haag à l’EHESS, à l’atelier Doc’Door. Il s’agit de la question de la déresponsabilisation des universités et organismes de recherche. Voici ce qui est dit en gros : Les services qui pourraient être rendues par Doc’Door sont sans doute utiles, mais ils devraient être rendus par les universités et organismes de recherche car cela fait partie de leurs missions et donc de leurs responsabilités.

C’est une critique légitime. Tant qu’une personne est inscrite en thèse, les universités et organismes de recherche en ont la responsabilité. Elles doivent prendre en compte l’ensemble de leurs besoins et tenter d’y répondre.

Néanmoins, on peut trouver au moins deux arguments pour répondre à ces critiques. Le premier concerne les universités et organismes de recherche, le second concerne les directeurs-trices de thèse :

1) Une déresponsabilisation des organismes de l’enseignement supérieur et de la recherche ?

Les universités grandes écoles et organismes de recherche ont, traditionnellement et avant tout, pour mission de produire et transmettre des connaissances. Elles doivent aussi mettre les personnes qui passent par elles dans des conditions qui leur permettent d’acquérir des connaissances et d’en créer de nouvelles. Elles doivent encore travailler à faire en sorte que les personnes qui en sortent puissent être utiles au reste de la société et à ses institutions.

Or, de nouvelles missions que l’on peut qualifier de secondaires, ont été ajoutées ces dernières années comme la valorisation de la recherche, la communication scientifique, l’insertion professionnelle, la formation professionnelle… Mais elles n’ont pas forcément les compétences pour effectuer ce type de travail. Donc soit elles créent des services (les bureaux d’aide à l’insertion professionnelle par exemple), soit elles font appel à des organismes extérieurs.

Ce type de délégation n’a rien d’anormal. Toute forme d’organisation fait appel à des organisations extérieures. Même les entreprises internationales mastodontes qui ont des milliers de salariés et une grande variété de métiers, compétences, professions, missions… ont de nombreux fournisseurs, prestataires, consultants à qui elles délèguent des actions, missions… Les universités et organismes de recherche le font d’ailleurs depuis longtemps.

L’exemple le plus visible en ce qui concerne le doctorat se situe au niveau de la formation des doctorant-e-s. Aujourd’hui, les universités ont l’obligation de former les doctorant-e-s via des « formations complémentaires » diverses : comment faire une conférence en anglais, valoriser son travail de recherche sur internet, faire un CV adapté à des recruteurs divers, prendre en considération les questions d’éthique de la science… Il existe de nombreux organismes – entreprises ou associations – qui sont spécialisées dans la formation et qui viennent faire ces formations au sein des universités. Ces organismes sont spécialisés dans la formation et souvent spécialisés dans la formation des doctorant-e-s. Cela peut paraitre bizarre de voir des organismes de formation comme les universités devoir faire appel à d’autres organismes de formation. Mais c’est le système le plus performant et pertinent à ce jour.

On pourrait donner aussi l’exemple des salons de recrutement. L’université Paris 7 Diderot avait créé un salon d’emploi des docteur-e-s. Il y a aussi le RUE d’AEF qui vise le recrutement de tout l’enseignement supérieur et la recherche. Puis, différentes Comue d’Ile-de-France ont souhaité créer un salon d’emploi des docteur-e-s. Mais on s’est aperçu que, pour diverses raisons, le salon « PhD Talent Career Fair » était plus performant. Toutes les Comue soutiennent aujourd’hui ce salon.

Ainsi, on observe qu’il y a un travail important qui a été effectué ces dernières années en ce qui concerne la formation des doctorant-e-s. On peut encore signaler l’existence de nombreuses actions menées par les universités, les grandes écoles, les instituts de recherche, les laboratoires, mais celles-ci sont dispersées dans de multiples lieux, tout le monde n’est pas toujours au courant et ces activités ne sont destinées qu’aux personnes liées à ces institutions. Or, ces dernières (doctorant-e-s) ne sont pas toujours au courant au moment voulu, disponibles au moment voulu, n’ont pas besoin de ce service au moment voulu. Donc une partie de l’énergie qui est déployée à direction des doctorant-e-s se fait à perte. Combien de fois on entend des organisateurs d’événements scientifiques (séminaires, ateliers, congrès…) se plaindre du manque de public et de l’absence des doctorant-e-s. Il faut dire que l’offre est parfois pléthorique, que les doctorant-e-s ont un emploi du temps dense, que le temps de trajet pour venir à l’événement sera aussi long que le temps de l’événement lui-même…

Les actions ne répondent pas qu’à une partie des besoins des doctorant-e-s, et elles ne concernent pas les docteur-e-s. Il y a peu d’actions qui sont mises en place à destination des docteur-e-s qui travaillent en dehors de la recherche après la thèse. Si on imagine tout l’intérêt qu’il y a à voir toujours plus de docteur-e-s trouver des emplois en dehors de la recherche car ils constituent de véritables ressources humaines innovantes, c’est dommage de les voir perdre tout contact avec les universités, les grandes écoles et les organismes de recherche. Ils pourraient aider aussi bien les doctorant-e-s et les universités (en participant au processus de recrutement, en donnant des conseils…) que d’être aidés par eux (trouver des idées innovantes pour leurs entreprises, avoir des avis extérieurs, recrutements, concours d’innovation…).

2) Une déresponsabilisation des directeurs-trices de thèse

On ne peut pas demander aux directeurs-trices de thèse de faire ce type de formation qui ne sont pas directement liées à la recherche scientifique. Ce n’est pas leur métier, leur spécialité. Si certain-e-s directeurs-trices de thèse ont créé des entreprises pour exploiter des brevets ou pour faire du conseil et peuvent salarier des doctorant-e-s ou docteur-e-s pour des missions. Donnons l’exemple de Dr. Dominique Desjeux :

Si certain-e-s directeurs-trices de thèse peuvent aider leurs docteur-e-s à trouver un poste grâce aux réseaux qu’ils ont développés dans leurs multiples activités. Si les directeurs-trices de thèses peuvent avoir des responsabilités administratives au sein des universités et ailleurs, c’est-à-dire des responsabilités non directement scientifiques. S’ils gèrent les étudiants et les doctorant-e-s de l’entrée à la sortie de l’université. Leur objectif principal et prioritaire consiste la plupart du temps à produire et publier de la science : articles, ouvrages, communication, enseignements.

La direction d’une thèse est une activité secondaire. D’une part, elle n’est pas obligatoire. Il est possible de faire carrière dans l’enseignement supérieurs et la recherche sans diriger des thèses. Il n’y a pas d’obligation à passer l’Habilitation à Diriger des Recherche (HDR) qui est la condition nécessaire pour diriger des thèses. Par ailleurs, même après avoir obtenu l’habilitation, il n’est pas obligatoire de diriger des thèses. La direction de thèse est une activité peu valorisée. S’il y a un certain prestige social et scientifique à diriger des thèses et à faire partie d’un jury de thèse et si certains chercheurs ont tout intérêt à prendre en charge de nombreux doctorant-e-s pour développer une école de pensée par exemple, la direction de thèse est une activité secondaire par rapport à la production et publication de connaissance.

Par ailleurs, lorsqu’ils-elles dirigent des thèses, les directeurs-trices de thèses disposent d’un temps limité pour s’occuper des doctorant-e-s et suivre leur travail. Il est difficile de généraliser bien entendu. Et quand ils ont le temps de s’occuper des doctorant-e-s, leur attention va avant tout en direction sur la production scientifique. La priorité absolue est la soutenance. Tout le reste est secondaire : les publications, la formation, la professionnalisation, la socialisation, les conditions de vie, de travail, de logement, de financement…

 

Conclusion :

Alors on peut se dire que tout cela peut changer. Les doctorant-e-s, les politiques, les institutions publiques… pourraient se battre pour faire évoluer les choses et les mentalités. On pourrait valoriser davantage le travail de direction de thèse dans la carrière des universitaires. On pourrait donner plus de moyens aux universités pour qu’elles puissent professionnaliser davantage les doctorant-e-s, développer des réseaux alumni… C’est d’ailleurs ce qui a été fait au niveau de la formation dite « complémentaire ». Le problème est qu’il y a un risque de dispersion des moyens et donc d’inefficacité. La mutualisation est bien plus efficace.

Au final, il ne s’agit pas de déresponsabiliser car tout ce qui concerne le doctorat doit intéresser les universités, les grandes écoles, les organismes de recherche qui doivent s’impliquer dans Doc’Door d’une manière ou d’une autre. La maison du doctorat ne va pas délivrer des diplômes de doctorat, même si on pourrait imaginer des soutenances en son sein par exemple.

Il s’agit de prendre conscience que de la même façon que les universités délèguent au CROUS la restauration et le logement, elles peuvent déléguer une partie des activités qui concerne les doctorant-e-s, mais aussi les docteur-e-s à un organisme dédié totalement au doctorat. Il ne s’agit pas de prendre la place des universités mais d’effectuer un travail complémentaire qu’elles n’ont pas la capacité, la possibilité, la volonté, les moyens de faire mais qui pourrait faciliter leur travail. Il s’agit de prendre enfin en compte ce qui de l’ordre du para-scientifique (tout ce qui n’est pas purement scientifique) car cela peut avoir des effets sur la production scientifique. Etre dirigé par un bon scientifique dans un bon laboratoire avec un bon financement ne suffit pas forcément pour donner le meilleur de soi et effectuer sa thèse dans les meilleures conditions et à préparer son avenir professionnel. Il y a toute une dimension du doctorat qu’il faut enfin prendre en compte.

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Une réflexion sur “Doc’Door, une déresponsabilisation des universités ?

  1. Ping : Compte-rendu Atelier « Maison du doctorat : une utopie réalisable ? » du jeudi 19 janvier 2017 consacré aux « besoins » – Doc'Door

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